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SWEAT LODGE

SWEAT LODGE 

Texte : Charlotte Magnin, 15 décembre 2020

Littéralement pavillon à sueur, la sweat lodge de Kerminy s'est construite collectivement au milieu des bois. La hutte de sudation est assise sur le promontoire de terre qui surplombe l'ancien lavoir, pour n'être qu'à une glissade du bassin de la source. Le terrain a été débroussaillé d'une jungle de lauriers palmes qui essaie de manger, d'un appétit envahissant, le reste de la forêt. Les branches coupées se sont amoncelées sur les côtés, formant un cocon vert autour de la zone, barrière douce qui filtre les bruits et les regards indiscrets. Un feu s’allume à quelques pas, suffisamment loin pour que le vent n'aille pas lécher la hutte qui le voisinera, suffisamment près pour qu'il éclaire et chauffe les corps qui en sortiront. Il a vue sur l'eau. Douze longs bambous, tendres et souples, ont été coupés entre les arbres qui jouxtent la prairie en contre-bas. Les tiges sont effeuillées délicatement, dans un geste de mise à nu qui préfigure la prochaine tombée de la nuit et des vêtements.  En cercle, une masse enfonce de son poids un pieu dans la terre meule, pour définir les trous qui accueilleront profondément les bambous. Les tiges s’y insèrent par de petites rotations circulaires qui les aident à s'installer sereinement dans la terre pour porter les tensions des arcs. Dans l’intervalle, elles se dressent droites comme de longues perches au ciel. Un par un, les bambous sont penchés vers ceux qui leur font face ; les mains accompagnent la trajectoire pour qu'ils ploient l'échine sans se rompre. Les tiges se rejoignent au centre du cercle et leurs courbes s'épousent en suivant la ligne de l'autre, jusqu'à son extrémité. Nous les tissons ensemble avec de la ficelle. Le dôme, dont la pointe arrondie culmine à 1m30 du sol, reçoit encore pour se consolider des tiges de bambous horizontales qui l'encerclent comme une embrassade. Au centre du dôme se creuse au sol un renfoncement circulaire qui pourra accueillir les pierres brûlantes.  Durant ce temps-là, le feu a pris de l'ampleur et au creux des flammes attendent en chauffant une quinzaine de grosses pierres et de briques réfractaires, imbriquées et empierrées dans un empilement de bois qui flambe au-dessus et en-dessous d’elles.  Le dôme est vêtu de couvertures épaisses, par couches successives qui le nappent en patchwork coloré, sorte de carapace rêche. Une ouverture est laissée entre certaines couvertures orientées vers le feu, pour aménager une porte par laquelle se faufiler à l'intérieur. Les trous, fentes et failles sont traqués sur toute la surface du dôme et comblés par de nouvelles couvertures. L'attention se concentre sur la base qui ne doit pas laisser passer d'air, on dispose alors des petits troncs d'arbres couchés entre le sol et les pans de couvertures qui retombent, cherchant à faire un sas hermétique.  Les kerminien.ne.s se déshabillent auprès du feu, on sent plus consciemment la chaleur sur la peau nue, les vêtements faisaient barrière. On se glisse à l'intérieur en s'accroupissant pour se faufiler dans l'ouverture et on s'assoit en cercle sur la terre fraiche qui colle à la peau. La dernière personne à entrer amène les pierres incandescentes sorties du feu avec une fourche et les dépose au centre, dans le renfoncement. Les pierres rougeoient avec de petites étincelles jaunes qui disparaissent, parmi elles les briques virent à l'orange foncé. La chaleur gronde et se répand. Quand tout le monde est à l'intérieur de la hutte, autour des pierres, l'ouverture est refermée. Il fait noir et deux bougies au sol font danser les ombres sur les corps. On verse alors sur le tas de pierres les carafes d'eau que l'on avait remplies directement à la source du bassin. Un nuage de vapeur ressort instantanément, enfle, gonfle et s’étend. On devine dans cette brume les visages qui se détendent, les corps qui se délient et bientôt toute l'eau qui glisse sur notre peau est un mélange de l'intérieur de nous qui transpire et de la vapeur qui nous enveloppe. Certains toussent, d'autres baillent, presque tous sourient les yeux clos. Quelques-uns se redressent à demi pour aller chercher du bout des doigts l'air chaud qui stagne en hauteur.  Tour à tour à quatre pattes, en évitant les pierres du milieu, on s'échappe de la hutte, se redresse au ciel et on dévale en frôlant le feu la petite pente de boue. On se jette dans le bassin clair. Le froid fouette et lave, saisit le souffle. Lorsque l'on ressort, le froid a disparu, on se sent flotter et les corps fument dans la nuit. On retourne dans la hutte, les pierres chaudes sont renouvelées et on rabat les couvertures de l'entrée. Une sensation chaude revient par volutes et des frissons de chaleur secouent les nuques. Le temps s'étire, les corps aussi. 

sweat_lodge.txt · Dernière modification: 2020/12/16 14:20 de marina